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La grâce du geste

                  Mélanie Challe commence à travailler sur le handisport en 2007 avant de s’intéresser par la suite au milieu du sport adapté. Après plusieurs années de cheminement et d’essais, les images réalisées à l’occasion de Jeux Paralympiques et d’autres manifestations sportives se structurent désormais en une série articulée autour de La Grâce du geste. Sans pour autant l’éluder ou le faire passer au second plan, celle-ci ne se focalise pas exclusivement sur l’univers du handicap. L’artiste recherche plutôt une troisième voie visant à rendre le handicap simplement visible plutôt que de le donner à voir en termes de différence.

                  L’ambition principale de cette série n’est d’ailleurs ni de proposer un regard militant, ni de répondre aux codes du photoreportage sportif. Parcourant de son œil néophyte les stades, gymnases et bassins, Mélanie Challe cherche d’abord à les appréhender avec détachement afin de pouvoir mettre en avant leur caractère intemporel et interchangeable. Recomposer visuellement ces grandes et froides arènes en termes de couleurs et de formes lui permet de les apprivoiser pour y recréer un espace d’intimité.

                  Les infrastructures sportives fournissent en effet un cadre inattendu à la photographe. Passé le moment de la déstabilisation due à ces espaces gigantesques, elle y perçoit de véritables décors, des arrière-plans complexes pour ses images. Très vite, le parti-pris esthétique se fonde sur quelques éléments extrêmement graphiques – les lignes d’eau, les couloirs de la piste d’athlétisme – soutenus par des contrastes de couleurs saisissants. Le plus souvent, Mélanie Challe opte pour des cadrages isolant la figure humaine sur un fond monochrome. Elle utilise également les lignes droites, abondantes dans les gymnases, comme des éléments structurels pour ses photographies.

                  Celles-ci, plastiques, géométriques et faisant écho à des surfaces abstraites, sont presque troublées par la présence humaine, par les quelques sportifs perdus dans un décor contre lequel il est difficile de rivaliser. Une opposition vibrante se crée ainsi entre le géométrisme de la composition générale et les mouvements contradictoires que dessinent les gestes des athlètes, dont les corps sont tendus par l’effort en courbes et contre-courbes. Le sportif lui-même incarne cette dialectique par une position à la fois dérisoire et essentielle : esseulé, il n’en est pas moins le centre d’attention. Cette force fragile émanant ainsi de la figure humaine produit une forme de désordre par rapport aux décors gigantesques. Les compositions en deviennent alors d’autant plus dynamiques et contrastées.

                  Tout en mettant en avant la place infime occupée dans l’espace par les corps, Mélanie Challe parvient paradoxalement à en montrer la beauté. La beauté des corps, la beauté cinétique du corps est aussi l’un des axes centraux de cette série. En mettant en valeur la grâce des gestes, l’artiste prend à contrepied les codes de l’image sportive pour leur substituer une esthétique qui se rapproche davantage de celle de la chorégraphie. Cette recherche esthétique décalée, que l’on trouve là où on ne l’attend pas, est un fil rouge reliant entre eux les différents projets de l’artiste.

                  S’il existe un esthétisme particulier du sport, ce n’est pas celui-ci que Mélanie Challe a choisi pour orienter sa série. Le cliché sportif s’intéresse avant tout à l’action, au dépassement de soi, aux exaltations victorieuses ou au désespoir de la défaite. L’artiste ne se focalise pas seulement sur la grâce du geste. Elle cherche aussi à l’associer à la grâce de l’instant : ce moment imperceptible où les sportifs ne sont plus des sportifs, mais des êtres humains aux regards flous, vides, perdus. L’idéal de sa quête serait de pouvoir cueillir ces intervalles suspendus dans le temps, ces espaces de vide et de flottement révélant l’essence même de l’individu.

                  À travers le thème sportif qu’elle parvient à sublimer, Mélanie Challe nous permet aussi d’entrevoir ou de retrouver certaines notions récurrentes de son travail : faire coexister abstraction et figuration, saisir la spontanéité de l’instant, trouver une dimension rythmique et chorégraphique dans la moindre scène, parvenir à dévoiler l’intime niché au cœur des apparences extérieures. Avec La Grâce du geste, elle cherche à capturer ce moment intime lors duquel le protagoniste est seul, en tête-à-tête avec lui-même. Cette série touche ainsi du doigt l’essence humaine, tout en démontrant qu’elle ne réside pas dans l’apparence.

Marine Rochard

 

 

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